Les dessins de coucou gris du peintre naturaliste Jean Chevallier

27 mai Une femelle dans mon jardin. Les fauvettes alarment. / © Jean Chevallier

Pour La Salamandre, le peintre naturaliste Jean Chevallier a pisté le coucou au printemps dernier. L’oiseau furtif s’est fait désirer jusqu’en juillet… avant d'apparaître devant sa chambre à coucher. Récit.

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Dans mes vieux carnets, j’ai quelques images de coucous harcelés ou se poursuivant, un croquis d’enfance d’un jeune nourri par un pipit farlouse, et j’ai surpris une fois la femelle guettant des rousserolles. Faire mieux, pas évident… mais l’idée de relever ce défi me plaît. En avril et mai, les coucous chantent ça et là, plutôt bien présents cette année. Quelques croquis, mais point d’observation fracassante.

© Jean Chevallier

Le 27 mai, j’aperçois une femelle coucou dans mon jardin ! Elle guette depuis le poirier. Les fauvettes alarment. Je la revois furtivement à plusieurs reprises. C’est déjà ça ! En juin, rien de nouveau. Aïe, les coucous vont bientôt se taire. Je crois distinguer un accouplement, évidemment masqué par le feuillage. La tension monte…
Enfin le 2 juillet, alors que je suis à vélo sur un sentier entre saules et roseaux, je fais décoller un oiseau courtaud, comme un épervier sans queue : un jeune coucou ! Je passe mon chemin, vais relever un piège photo un peu plus loin et reviens un quart d’heure plus tard, à pas feutrés. Aucun cri de quémandage. J’attends, me déplace un peu. Soudain, je le fais s’envoler à nouveau. Au bout d’une demi-heure d’attente, j’avance précautionneusement et tout-à-coup le vois perché à 2 m au-dessus de ma tête. On se regarde entre les feuilles. Je le détaille. Les rousserolles viennent alarmer. Je m’éloigne alors d’une dizaine de mètres et m’assieds. Les parents adoptifs viennent le nourrir et je distingue son immense gosier orange vif pour la première fois.

Etonnamment peu de cris. Juste quelques si si si quand une rousserolle s’approche de lui, accompagnés du frémissement d’une aile. Je comprends pourquoi cette curiosité est si difficile à repérer. Neuf pages de croquis plus tard, je rentre. C’est Julien de La Salamandre qui va être content.

© Jean Chevallier

Le lendemain, retour sur place avec la longue-vue pour tenter d’en voir un peu plus. Cris de jeune coucou à 30 m du perchoir de la veille. Je le localise au milieu d’un saule. Mais peu après il s’envole. Il me faut plus d’une heure pour comprendre qu’il s’est perché dans un chêne de la lisière, invisible. Ce sont ses cris insistants, difficiles à situer, et curieusement différents de ceux de la veille – plus roulés, genre gobemouche gris –, et surtout les allers-retours tout-à-fait inhabituels des rousserolles vers la couronne des arbres qui confirment sa présence. Devant l’impossibilité de le voir, je finis par abandonner.

A peine ai-je rebroussé chemin que je tombe sur le petit coucou de la veille. Ils sont donc deux dans le secteur. Nouvelle séance de croquis et aquarelles. Petit coucou crie plus souvent qu’hier. Il agite une aile du côté de son parent adoptif en quémandant tête basse. J’ai mon content de dessins. Ouf ! Et ce n’est que le début…

J’y retourne le lendemain. Je le retrouve au milieu d’un saule grâce à quelques cris.

© Jean Chevallier

Tout bascule le 12 juillet. Ce soir-là, à 19h30, je mets le couvert dehors pour des invités qui ne vont pas tarder. Alarme vive des hirondelles : un jeune coucou surgit en vol comme de la gouttière de ma maison. Sa trajectoire descendante est si peu assurée qu’il ne parvient pas au toit d’en face, percute la porte de la grange et se retrouve au sol, houspillé par les hirondelles, les bergeronnettes grises et les rougequeues noirs.

© Jean Chevallier

Je n’en reviens pas. D’où sort-il ? Qui sont ses parents ? Pendant deux heures il reste là, terriblement vulnérable au premier chat de passage. Sa position au pied de la grande porte est dangereuse. La lumière baisse. Lorsqu’il fait trois pas en avant et se retrouve à demi sous le battant, avec mes amis nous intervenons. Nous passons de l’autre côté pour éviter qu’il se retrouve dans l’obscurité de la grange, coupé de toute communication avec ses parents adoptifs.

© Jean Chevallier

J’en profite pour le croquer et il se laisse dessiner à un mètre de distance puis finit par s’envoler sur une dizaine de mètres… et paf dans le mur de nouveau ! Nous le prenons délicatement et le déposons à bonne hauteur sur le néflier du jardin à 20 m de là. Il a l’air un peu plus vif, crie une fois et, juste avant la nuit, vole sur 5 m pour rejoindre le sommet d’un petit pommier.

© Jean Chevallier

Le lendemain à 7 h, petit coucou n’a pas bougé. Un peu plus tard, il vole vers le poirier tout proche. Je me place avec la longue-vue à une vingtaine de mètres. Vers 9 h, l’insistance des bergeronnettes qui alarment le bec rempli d’insectes me fait supposer qu’elles sont ses parents adoptifs. Vers 10 h, ils le nourrissent enfin. Je comprends tout. Ils l’ont élevé dans ce nid que je connais bien, sous mon toit, à 3 m à peine au-dessus de la fenêtre de ma chambre à coucher. Grâce à un endoscope, j’aurais pu dessiner tout son développement. Ce sacré coucou, je le cherchais partout et il était là, quasiment à portée de main…

© Jean Chevallier

Ces derniers temps, j’entendais bien des cris d’oisillons. J’étais heureux que la fouine ne les ait pas boulottés. J’avais même soupçonné une similitude avec le cri du jeune coucou, mais considéré qu’il était impossible au parasite d’atteindre un nid aussi caché et étroit d’accès. La mère coucou aurait-elle déposé son œuf avec son bec, comme certains le prétendent ? Mystère.

© Jean Chevallier

C’est sans aucun doute le tout premier vol du jeune que j’ai vu. L’alarme des bergeronnettes donnait alors l’impression qu’elles découvraient à cet instant précis la vraie nature du monstre si patiemment nourri. En effet, dès qu’il se déplace, elles le houspillent. Mais quand il quémande, elles viennent le ravitailler. Le jeune coucou les effraie, cependant son gosier orange et ses cris leur rappellent la nécessité impérieuse du nourrissage. Les jours suivants, seule l’observation des bergeronnettes qui amènent la becquée vers les feuillages denses de ce coin de jardin et les cris répétitifs du jeune coucou m’indiquent la présence de ce dernier.

Il a grandi à 3 m à peine de la chambre où je dors. Et justement l’année où on me demande de dessiner cet oiseau ! 

© Jean Chevallier

Le 21 juillet, je vois passer le jeune coucou en vol entre les granges. Un vrai vol de coucou cette fois, aisé, rapide. Je me dis qu’il est tiré d’affaires sauf que vers 16 h, je le retrouve au milieu de la route. Je me précipite avant le passage d’un tracteur et l’attrape sans difficulté car il ne parvient pas à décoller. Sa queue et ses ailes sont bien plus longues qu’il y a neuf jours et il est très gras. Certainement un peu sonné par une voiture passée très près alors qu’il suivait ses parents, je décide de le ramener sur le néflier ! Pas très vif, il n’appelle pas.

© Jean Chevallier

La bergeronnette passe au-dessus de lui sans réaction de sa part. Les mésanges charbonnières l’observent. A la nuit tombante, il bouge de branches en branches puis part d’un vol descendant mais ne semble pas tomber au sol. Le lendemain, tout va bien. Aperçu et toujours nourri.
Curieusement, jusqu’ici, je ne l’ai jamais vu se toiletter. En plusieurs heures d’observations, tout au plus un étirement ou deux. Est-il moins parasité que la plupart des autres espèces ? Ou se nettoie-t-il quand il se sait hors de vue ? En tout cas, il est extrêmement vulnérable pendant cette période. Son plumage d’épervier lui servirait-il aussi pour dissuader un prédateur éventuel ?

© Jean Chevallier

Je ne le revois pratiquement pas jusqu’au 28 juillet. Ce jour-là, petit coucou a une silhouette d’adulte, avec une curieuse bosse à la nuque qui disparaît quand il lève la tête. Comme un ado qui se tiendrait sous son capuchon. Il suit ses parents adoptifs d’un toit à l’autre, quémandant puissamment. Son cri est depuis plusieurs jours plus roulé, comme celui du deuxième coucou du marais le 3 juillet. Il n’hésite pas à donner un coup de bec vers la bergeronnette qui vient le nourrir, comme pour la renvoyer chercher à manger. Quel ingrat ! Il semble en forme, alerte, plus farouche.

Avec un copain bagueur, on lui souffle les plumes du ventre. Gras comme un cochon. Et rien de cassé.

Derniers contacts le lendemain et le surlendemain. Cette curieuse famille désaccordée se déplace vers le jardin voisin, et sans doute plus loin vers le petit marais en dessous. L’ornithologue Paul Géroudet indique trois semaines de nourrissage, il doit rester quelques jours de dépendance. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Jamais le jeune oiseau n’a donné l’impression de vouloir se nourrir seul. Part-il sans tarder vers l’Afrique, tant que ses réserves de graisse sont importantes, ou errera-t-il quelques semaines, comme on peut le lire dans la littérature ornithologique ? Quoi qu’il en soit, je trouve magnifique l’idée qu’il parte seul, sans guide, jusqu’à l’équateur et au-delà. Quel exploit pour nous, Terriens sédentaires à l’apprentissage si long. Décidément, la vie d’un coucou n’est pas de tout repos.

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Article initialement publié dans la revue Salamandre sous le titre "Tanguy à la maison"

Couverture de La Salamandre n°251

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 251
Avril - Mai 2019
Article Feuilletage

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